Catherine Pomparat, regarder une ville

Devant l’exposition des photographies de Denis Thomas
Regarder une ville Hôtel La Cour Carrée
Catherine Pomparat, septembre 2017

 

Horizons numériques.

Prologue.

Accoudés contre une rambarde blanche, une balustrade de pont formant garde-corps, six personnages humains regardaient, lointaine et proche, la ville de Bordeaux.

L’autorité de l’architecture de pierre avait trouvé à qui parler.
Un ciel immense tenait tête à la pesanteur de sa matière patrimoniale. Un fleuve turbulent allégeait sa notoriété.

Bien ancrés au milieu des trois plans de l’espace photographique, les visiteurs suivaient des yeux des lignes d’erre multipliant les espacements.

Horizon  1.0. urbanisé.

Les perceptions d’une ville, 19 septembre 2016, depuis un grand pont suspendu, font forcément voir des relations intermittentes entre les choses et les gens. Le sens c’est le mouvement.

À nouveau, la ville faisait eau, inondée de grande lumière du Sud-Ouest.
La coulée constellée de la Garonne annonçait une vision mouvante. Étincelant au travers du parapet, une multitude de minuscules taches blanches plongeait dans la « véritable réalité » d’un paysage urbain.

Les dos penchés au-dessus du grand fleuve, ensemble et séparés, les promeneurs regardaient devant, à contre-courant. Grisés d’être aussi hauts placés, leurs regards oscillaient entre la surface de l’eau chargée de particules sédimentaires en suspension et leur ivresse visuelle.

Horizon  1.1. urbanisé.

Ainsi perçue, la substance à la géométrie permanente d’un mur, 16 novembre 2007,  répète, dans un graphisme impeccable, une circulation de corpuscules. Le vide n’est pas moins concret que les corps solides, l’appareil, l’agencement des matériaux de construction.

Rien n’aurait pu écraser le poids de la matière des regards pétrifiés. Les yeux aveugles, obnubilés par la tranchée agrandissant l’espace de démolition d’un chantier, tentaient de voir la durée.

Comme le temps passé était interminable, dessillés, ils voulurent le terminer dans une forme appropriée. La première pensée était la meilleure mais, il fallait inlassablement la répéter.

Regarder une ville, c’était laborieux. La grande image n’avait pas de forme.

Les fragments d’une ruine future, dispersés comme autant d’éclats de pensée, circonscriront cette expérience d’images vives entre deux journées à sept ans d’intervalle.

Horizon  1.2. urbanisé.

Deux grands formats photographiques, 15 janvier 2010 et 23 août 2017, relèvent du même lieu, du même point de vue devant un même bâtiment « ready-made » sur lequel le photographe jette son dévolu, même. L’édifice lui dure.

Cette dévolution aurait provoqué des abus formels si l’impact « constructiviste » de cet immeuble n’avait laissé l’objectif au centre d’une quatrième dimension. Le rôle créateur de la fiction dans la perception des formes monumentales provoqua un éclat de rire, 4 mars 2017, et brisa les lignes.

Horizon  1.3. urbanisé.

Une cocotte en papier qui veillait au grain humoristique avait posé ses lignes brisées sur une courbe pleine d’hilarité et de paroles sensées : 

­« Sérieux ne signifie pas ennuyeux », disait une voix.
« Les formes les plus ponctuées ne vont pas à la ligne, elles sont la ligne », disait une autre voix.

L’espace aligné n’est jamais ce qu’il désigne. Sa perception oblige la qualification. Une couche de matière verbale vient se superposer sur une couche d’émotion visuelle.

Quai de Brazza, l’édifice a disparu du point de vue mais son « mana » est toujours là : une présence vide in situ.

Horizon  1.4. urbanisé.

Un anthropologue, ami de Pierre de Brazza —le gentil colon qui fonda Brazzaville et donna généreusement son nom à un quai de la rive droite et à tout le quartier— passa par là. Il avait garé son camping-car du côté d’un terrain vague préservé, en attente de reprise par les acteurs immobiliers et autres promoteurs distingués.
Depuis son hôtel-véhicule tout confort, 15 septembre 2016, il regardait d’un air mélancolique la force d’une nature indomptée. L’esprit libre des plantes sauvages l’ensorcelait.
« Ce terrain délaissé a décidément du mana ! » pensa-t-il, en première pensée vagabonde, sa préférée.

Horizon  1.5. urbanisé.

Non loin de cet endroit, la structure arachnéenne de la charpente métallique à ciel ouvert, 27 janvier 2009, renforce la valeur magique et fictionnelle d’une architecture industrielle pourtant historiquement connotée.

L’échappée belle s’ouvrait toujours du côté où le vent soufflait.
Une déesse ne supportait pas la rivalité d’une Ève future trop douée dans l’art du tissage. La divinité métamorphosa l’artiste tisserande en androïde contrainte d’exercer son métier à tisser sur les briques d’une usine désaffectée.

L’architecture de fer apprit ainsi l’art des graffiti et devint experte en texte inscrit. L’inscription ne disait pas son nom. La créature aux longs traits charpentés ne signait pas. Sens chaîne, sens trame, sens dessus dessous, le sens du récit n’en finissait jamais de faire et de refaire passer le fil conducteur d’une alvéole quadrangulaire à l’autre.

Horizon  1.6. urbanisé.

« Avec la photographie, on n’échappe pas plus au rectangle qu’au carré », semble dire, au pas cadencé, l’image photographique, 30 mars 2017. Avec ces sortes de fenêtre qui ne sont ni « dedans », ni « dehors », il est toujours question de présence ou d’absence.

Les battements de l’avec gardaient le rythme. C’était une histoire de balcons, il fallait arrondir les angles. Telles les vignettes d’un dictionnaire illustré, chaque avancée carrée exposait une grande variété de Vie Secrète.

Des familles d’adjectifs opposaient leurs qualificatifs : dehors/dedans, public/privé, riche/misérable, dominant /dominé, étranger/familier, extérieur/intérieur, absence/ présence, caché/montré… autant de choses ordinaires et partagées représentant l’ambivalence des existences et des abris appropriés.

Des séries de caractères mis en balance arrachaient la gangue géométrique qui les enfermait pour laisser passer l’humilité des choses communes

Horizon  1.7. urbanisé.

Sur le seuil d’une porte d’entrée, 12 août 2014, une famille de tortues de porcelaine habite avec un nain de jardin pince sans rire.
Une image de seuil engendre les commencements à foison.

En plein été, quand les rayons du soleil descendaient du ciel comme des marteaux et des maillets, un nain, devant une porte recouverte d’un tissu de toile rayée, portait dans une sorte de brouette une petite tortue en terre cuite. C’était la dernière-née d’une grande famille de sept enfants et deux parents, accueillie et adoptée par une vieille locataire qui, le soir à la fraîche, sortait arroser les deux pots de plantes exotiques de part et d’autre de cet espace intermédiaire de plain-pied.

Cinq frères verts et deux sœurs grises batifolaient, chacun à leurs manières, non loin des yeux de leurs mère et père. Sur le ciment craquelé du pas de porte, beaucoup plus volumineux que leur progéniture, le mâle blanc avachi sur un socle et la femelle grise aux yeux suspicieux manifestaient une certaine lassitude.

Horizon  1.8. urbanisé.

Une autre vieille dame, d’un même naturel heureux, rêveur et aventureux, 16 juillet 2015, s’offre une croisière sur la Garonne avec le Princesse d’Aquitaine.
Le double genre du nom du bateau la ravit.

Le Princesse avait laissé les rideaux des hublots fermés. Un vieux touriste à l’estomac brouillé faisait les cent pas sur le pont. Les bras bien arrimés, le corps épais, usé mais revigoré, la passagère montée à bord à la seule occasion d’un déjeuner de son Club sénior, se penchait. Mais que regardait-elle ainsi, du côté de la ville ? Cherchait-elle une échappatoire ?

Elle s’acharnait à débarrasser sa ville de la glorieuse enveloppe de son inscription au patrimoine mondial. Elle arrivait parfois à atteindre quelque chose d’encore inconnu qu’il lui semblait être la première à voir.
« Vers quel côté je penche ? marmonnait-elle. Qu’est-ce qui parle à mon cœur ? »

Ce qu’elle observait, au travers l’aménagement présent des quais, c’était la reconstitution mentale de la ville de son enfance.
Le moteur de la croisière interrompit le silence des espaces indéfinis de sa mémoire.
Horizon  1.9. urbanisé.

25 novembre 2014, le cadre de vision compose l’éphéméride du jour.

On fête la Sainte-Catherine à la caserne des pompiers. Le rouge et le blanc des flonflons dominent des signes singuliers qui se dérobent à l’interprétation.

Tel un outil visuel trouant l’espace en trois parties prédéterminées, la veduta intérieure au dernier étage de la caserne, ouvrait l’angle extérieur.

L’invention du paysage recouvrée, la fenêtre avait extrait d’un pays en feu un paysage apaisé.

La rigueur froide de l’architecture rectiligne était devenue brûlante.

Témoin cadré d’une histoire cachée, l’ouverture plein-ouest aspirait au sentiment océanique. Un morceau d’existence s’envolait en chevauchant dans le ciel une alose venue frayer dans l’estuaire.

L’horizon restait littéralement fabuleux en plein milieu.

Horizon  1.10. urbanisé.

2 mars 2017, deux tas de sable faisant pâtés non loin de l’imposante minoterie bordelaise confirment l’aptitude au renversement des images illustrant les contes pour enfants. La ville part dans tous les sens, entraînée dans et par son imagination.

Il était une fois un pêcheur qui jetait un filet, ce qu’il voulait attraper c’était l’acte même de pêcher. Non loin de la Rivière deux tas de sables avaient la forme d’un carrelet renversé. Posés, disposés, composés, exposés sur un terrain marécageux, les amas de gravier clair et de gravier foncé parlaient de la fin du récit. Pour empêcher les cailloux rugueux d’endommager les mailles épuisettes, le pêcheur demanda aux Grands Moulins érigés dans le fond du terrain, de transformer le sable en farine. Son vœu fut exaucé !

Il était une fois un homme qui marchait dans une ville. Il habitait en passant. Le flâneur choisissait des espaces irrésolus pour se résoudre à regarder les lieux traversés.
Il souhaitait saisir la matière urbaine dans ses formes paysagères les plus camouflées. Son vœu fut exaucé ! Ses déambulations devinrent des photographies, qui, renonçant au masque, démaquillaient le réel. Il avait attrapé l’acte même de photographier.

Horizon  1.11. urbanisé.

Des corpuscules d’instants présents invisibles mais lisibles en leur mouvement accréditent la fin de l’histoire. Photographier et écrire, identiques en leur fond.
21 août 2014, la porte est bleue Rue Saint-François.

Une navrante gaieté s’empara du récit : cette fois-ci, oui, c’était bel et bien fini.
« Mais comment ouvrir cette porte ? » demanda François aux oiseaux.
Sur un même fond bleu, Les Fioretti racontaient des histoires merveilleuses qui

offraient aux regards d’attention une céleste édification.

Le Poverello s’en retourna vers Claire, elle avait le don de clarté :
« Levez les yeux, vous pourriez bien voir quelque chose », chuchotait la sainte femme au prénom prédestiné. Ils regardèrent leurs lignes d’erre à travers un quadrilatère d’air.
De mon côté, je m’éloignai de La Cour Carrée.

En sortant de l’exposition, je regardais « ma ville » autrement.

Horizon deux, mutualisé (épilogue)

14 octobre 2015, un bâtiment modeste et sans étage, construction plus étoilée que cruciforme avec ses ouvertures en absidiole rayonnante, me parle de Mériadeck.
C’est une bâtisse photographiée à l’oblique dans le quartier « réhabilité » où je suis née au milieu du XXème siècle. 

Cette réhabilitation aurait provoqué des excès de tristesse si l’impact « objectiviste » de cette architecture fin de siècle n’avait laissé la construction au centre de son nom : Mutualité, Horizon 2.

La ligne qui terminait le ciel bleu précédent doublait ma vision. J’étais toujours sur l’horizon mais le deuxième.
Deux ou trois rues plus loin, ma diplopie honorait le centième anniversaire de mes parents. La Chartreuse mutualisait une pierre nue horizontale et un étrange mausolée au toit surélevé. J’en étais là quand les petits rideaux blancs des fenêtres carrées en saillies me passèrent devant et occultèrent ma vue d’enfant.
Le plan de coupe de l’édifice me fit un signe propice et concertant : « L’homme bâtit parce qu’il habite. » Le bâti est un assemblage, il y avait de la vie vivante dedans.

L’homme qui déambulait dans cette ville habitait en photographe ­— et non moins en poète.

 Cette fois-ci, c’est vraiment fini.
Je ne regarde plus ma ville d’avant dans une ville de maintenant.